Le différentialisme de M. Guéant

Il n’y a pas de polémique inutile et, comme on l’a observé au cours de ce quinquennat, les polémiques d’aujourd’hui font souvent les lois de demain. Mais les mots et ce qu’ils signifient, d’abord. Qu’a dit Guéant ? « Que toutes les civilisations ne se valent pas ». C’est là une vieille antienne de l’extrême droite française, et du GRECE en particulier, le « Groupement de recherche et d’étude de la civilisation européenne » qui inspira le Front National dans les années 80 et 90. Alain de Benoist, l’un des chefs de file intellectuel du GRECE, pourfendait par exemple au début des années 90 ce qu’il appelait « l’idéologie du même », c’est-à-dire précisément le refus de toute différenciation entre les cultures, la contestation de leur égale valeur et dignité. On appelle cela le différentialisme.

Dans un numéro de L’homme et la société datant de 1985, Pierre-André Taguieff en donnait une utile définition : pour les différentialistes, la différence culturelle est traitée comme une différence naturelle, et une différence de nature. Il y aurait plusieurs natures humaines. » Claude Guéant s’inscrit exactement dans ce sillage. Et il n’y a pas si longtemps, cette tendance-là de l’extrême droite française était représentée politiquement par Bruno Mégret. Pour les différentialistes du GRECE qui se devaient de polir leur discours pour qu’il devienne acceptable politiquement, la culture se substituait à la race. Dès lors, il devenait acceptable de hiérarchiser ces cultures, avec bien sûr l’idée d’une supériorité de l’européenne sur les autres. Et européenne, dans le langage du GRECE, cela voulait dire blanche. Parler de culture et non de race, d’affirmation d’une culture réputée meilleure parce que plus« civilisée » que d’autres, et désigner ces « autres », les inférioriser, c’est une forme édulcorée, masquée, de racisme. Racisme, pourquoi cela ? L’utilisation par Claude Guéant du terme « civilisation » vise à instrumentaliser politiquement la notion, ainsi que l’explique le sociologue des religions Olivier Bobineau. Le terme de « civilisation » est un terme positif qui désigne un modèle ou un système de développement qui se distingue par son apport à l’humanité : on parle ainsi de civilisation romaine ou islamique, non de civilisation nazie comme l’a fait Arno Klarsfeld.

Quand Guéant parle de civilisation, il sous-entend culture ; il veut que l’on comprenne culture et, peut-être même, derrière, race. Ce faisant, il délivre un discours raciste, pas explicitement raciste, mais implicitement raciste. Qu’est-ce que le « racisme implicite » ? Relisons « La racisme », de Taguieff : c’est un discours qui « ne s’offre pas à la dénonciation facile sous la forme bien reconnaissable de conduites ou de thèses tombant sous le coup de la loi ». C’est un racisme voilé « qui ne marche ni à l’inégalité ni à la race biologique, (…) qui ne se réfère pas aux doctrines nazies, (…) qui n’injurie ni n’appelle expressément à la haine. »

Serge Letchimy n’a donc pas tort quand il dit à l’Assemblée nationale : « Vous privilégiez l’ombre, vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration, au bout du long chapelet esclavagiste et colonial ». Oui, la phrase de Guéant, dans son contexte précis, appartient à un dispositif de discours qui hiérarchise les cultures en fonction de leur écart par rapport à une norme de référence, supérieure par essence. Tandis que les autres cultures – et par autres cultures il ne faut en voirqu’une, l’islamique, sous-entendue à travers la mention des prières de rue et duvoile intégral – demeurent inférieures. Et par extension les musulmans qui, donc, valent moins, par essence, que les autres. Lorsque l’on ajoute cette dernière phrase du ministre de l’intérieur à ses précédents faits d’armes réalisés à travers des circulaires – celles sur les Roms et les étudiants étrangers – et que l’on replace cela dans le contexte plus général, depuis le début du quinquennat, de l’« identité nationale », du discours de Dakar sur l’homme Africain qui n’est « pas assez entré dans l’Histoire » et des débats récurrent sur l’islam, nous obtenons une politique cohérente. Une politique qui se manifeste par le souci d’exclure l’Autre dès lors qu’il est paré de caractéristiques différentes, de sorte qu’il n’altère pas le corps national, qu’il ne le dénature pas. Il y a là la manifestation d’une xénophobie d’Etat. Sinon d’un racisme d’Etat.

Une aubaine, mais une aubaine calculée. Et qui ne bouscule en aucun cas la poursuite de la stratégie Buisson de reconquête en vue du premier tour d’un maximum d’électeurs du Front national. Non, il n’y a pas de polémique inutile.

Karim Amellal, auteur, maître de conférences à Sciences Po, directeur général de Stand Alone Media

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