Combattre les inégalités : un choix politique !

(Dessin de Plantu)

Les inégalités se creusent.

Dans une étude de 2010, l’INSEE relevait que les inégalités entre les plus riches et les plus modestes s’étaient creusées fortement de 2004 à 2007 en frappant davantage les personnes les plus fragiles : familles monoparentales, immigrés et chômeurs. La pauvreté en France (seuil de pauvreté = niveau de vie < à 908 € / mois) concerne pas moins de 8 millions de personnes (soit 13% de la population). C’est considérable. Le risque de devenir pauvre est près de 5 fois plus élevé si l’on est au chômage et le 1/3 des personnes appartenant à un ménage immigré vit sous le seuil de pauvreté.

Dans le même temps, les revenus des plus riches se sont envolés : entre 2004 et 2008, les 0,01 % les plus riches ont vu leur revenu annuel s’accroître de… 180 400 euros, ce qui représente une hausse de 33% !!

Ne perdons d’abord pas de vue que la lutte contre les inégalités relève avant tout d’un choix politique. C’est-à-dire d’un choix philosophique. Et les deux options qui existent – oui, il faut les combattre, et non il ne il faut pas – ne se situent pas tant dans un système moral (bien ou mal) que dans un système qui vise à assurer le bonheur de l’homme, par des moyens individuels ou collectifs. C’est ça qui est en jeu avec les inégalités : rien moins que le bonheur, et l’une ou l’autre des options existantes ne doit pas être rejetée a priori au motif qu’elle serait immorale car toutes deux, au fond, sont morales en ce sens qu’elles visent précisément à rendre l’homme plus heureux. Pas de vain manichéisme donc !

Choix politiques, choix de société, mais le bonheur en ligne de mire !

La droite libérale considère traditionnellement que le gouvernement n’a pas (trop) à intervenir pour régler ce problème car, grâce à la fameuse main invisible, le marche s’auto-régule. Pour certains économistes (très) libéraux (au sens économique bien sûr), les inégalités seraient même nécessaires à la croissance économique. Hayek, par exemple, grand défenseur de l’efficacité du marché, voyait dans les inégalités un facteur d’innovation et de compétitivité. A contrario, il concevait la justice sociale comme un « mirage », voire l’une des prémisses du totalitarisme en confiant à l’Etat l’ensemble des moyens de contrôler l’individu et la société (voir son ouvrage Droit, législation et liberté)… Schumpeter pensait quant à lui que prendre aux riches était un coup fatal porté à l’investissement et à l’innovation. Et concernant leur imposition, selon la théorie libérale, on connait le désormais vieil adage de Laffer « trop d’impôts tue l’impôt ! » : l’accroissement excessif, au-delà d’un certain point sur une courbe en cloche, des prélèvements fiscaux conduit les riches à s’exiler pour échapper au fisc.

A l’opposé, la gauche considère historiquement que les inégalités sont moralement inacceptables (Marx : « la libre concurrence, c’est la liberté du renard dans le poulailler » !) mais aussi source d’inefficacité économique et que c’est surtout pour cette raison qu’il faut les combattre. Keynes, par exemple, s’en prenait aux rentiers qui immobilisaient et stérilisaient l’épargne. Plus fondamentalement, les pauvres ne consomment pas et dans un système économique dominé par la demande (donc la consommation), il est quand même fâcheux d’ignorer une partie de ceux qui font tourner la machine. Pour d’autres économistes, les inégalités induisent par ailleurs des coûts sociaux (délinquance, conflits…) qui minent l’économie d’un pays.

Le combat contre les inégalités procède donc d’un débat économique antédiluvien – et toujours d’actualité – mais aussi, et surtout, débat philosophique entre ce qui sépare la droite de la gauche : schématiquement, la droite croit en l’individu, la gauche en collectivité ; la droite croit en l’économie, la gauche à la société, donc au social ; la droite veut le bonheur des hommes par plus de liberté (dont celle de s’enrichir), la gauche considère que les injustices sont une entrave à la liberté et que plus d’égalité – ou moins d’inégalités – est une condition de la liberté.

Réconcilier la liberté et l’égalité ?

Liberté contre égalité, efficacité économique contre justice sociale, droite contre gauche : voici l’une des grandes summa divisio de notre histoire politique ! Privilégier la liberté, comme la droite, ou l’égalité, comme la gauche sont deux logiques qui possèdent leur légitimité propre mais ont la même finalité : rendre l’homme heureux ! Dans ces conditions, plutôt que de les opposer systématiquement, pourquoi ne pas essayer de les réconcilier ?

John Rawls, qui a fortement inspiré le renouvellement des gauches dans les pays industrialisés dans les années 60 et 70, considérait que la justice sociale était une exigence morale, un impératif kantien. Reprenant en partie le postulat de Kant selon lequel le juste doit prévaloir sur le bien, Rawls élabore une théorie de la justice qui tente de dépasser la vieille opposition entre liberté et égalité, mais aussi entre efficacité économique et justice sociale (+ de justice sociale => – d’efficacité économique et inversement). Sa grande idée : tout réconcilier et développer une théorie qui puisse établir un système social juste en permettant aux individus de satisfaire leurs désirs, donc d’éprouver leur liberté, tout en assurant un minimum de bien-être à l’ensemble des individus.

La théorie de la justice de Rawls est ainsi fondée sur deux piliers, nommés principes de justice :

1) « Chaque personne a droit à un système pleinement adéquat de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système de liberté pour tous »;

2) « Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : elles doivent d’abord être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions de juste égalité des chances, elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société. »

Ainsi, Rawl accepte et recommande certaines inégalités si et seulement si celles-ci contribuent à rendre la société plus juste pour tout le monde : ces inégalités sociales et économiques consenties dans un but de justice, c’est ce qui fonde, notamment, les politiques d’action positive, ou d’affirmative action, nommées outre-atlantique d’ « equality of opportunities », d’égalité des opportunités – que nous traduisons en France par « égalité des chances ». Plus fondamentalement, que des situations inégales soient justes et que parce que légitimes elles en deviennent légales, elles fassent loi, c’est ce qui inspire toutes les politiques de redistribution depuis… la Révolution française chez nous : en témoigne l’article 13 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 selon lequel l’impôt « doit être également réparti entre les citoyens, en raison de leurs facultés ».

Un clivage encore structurant ?

Cette révolution conceptuelle qu’a provoquée la publication de la théorie de la justice de Rawls a bousculé toutes les lignes politiques. D’autant que de formidables économistes comme Amartya Sen sont venus apporter leur pierre à l’édifice en prolongeant l’analyse de Rawls sur le plan économique à travers, notamment, la théorie de… Aujourd’hui, aucun parti de droite en Europe ne prétend plus ignorer les inégalités au nom de l’efficacité économique et aucun parti de gauche – du moins de la gauche sociale-démocrate – ne cherche plus à sacrifier la croissance à l’égalité. Libéraux et progressistes, conservateurs et sociaux-démocrates ont tous mis de l’eau dans leur vin en prenant en compte la liberté et l’égalité mais en les priorisant différemment.

La France est à cet égard dans une situation particulière. La droite de gouvernement française est fortement marquée par le bonapartisme et le gaullisme, c’est-à-dire au fond par le colbertisme, c’est-à-dire la nécessité d’une intervention de l’Etat, non pour faire disparaître les inégalités (dont Colbert se fichait éperdument), mais pour promouvoir le développement économique. A l’inverse, la droite américaine – les Républicains – considère que le gouvernement est, sinon le « grand Satan », du moins une sorte de Léviathan dont il faut se méfier et qu’il faut à tout prix réduire à sa plus simple expression au profit de l’individu, élément de base et moteur de la société et de la croissance économique. Revenons à la France. François Hollande est ainsi le candidat de l’égalité – ou de la « solidarité » dans la novlangue contemporaine -, mise en exergue dès son début de campagne et affirmée comme slogan lors, notamment, du fameux discours du Bourget. Concrètement, cela signifie qu’il n’est pas défavorable par principe à un accroissement de la pression fiscale et qu’il est partisan d’une plus grande intervention de l’Etat, dans les domaines de l’éducation et de la sécurité par exemple. Nicolas Sarkozy est quant à lui le candidat de la liberté, c’est-à-dire de l’initiative et de la responsabilité individuelles, mais aussi de l’entreprise et de l’entrepreneuriat, du moins d’Etat et du moins d’impôts – quand bien même son bilan, et c’est là tout son drame, dit le contraire !

Autrement dit, les deux approches continuent de s’affronter en France sur la question des inégalités. La gauche les combat au nom de la justice sociale – c’est-à-dire plus d’égalité – parce qu’elle pense que plus d’inégalités c’est moins de bien-être. La droite ne fait pas de la lutte contre les inégalités son mantra parce qu’elle considère que c’est davantage de liberté individuelle qui permettra de créer de la richesse, donc du bien-être.

KA

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