Hommage à Henri Alleg

Article publié sur Mediapart.fr et Chouf-chouf.com

L’un de nos « Justes » s’en est allé hier. Il avait 91 ans. De lui la postérité retiendra son engagement sans faille en faveur de l’Algérie et du peuple algérien, depuis la direction du journal « Alger Républicain », qu’il relancera après l’indépendance, jusqu’à la publication de « La Question », en 1957.

Rien, pourtant, ne prédestinait Henri Alleg à être l’une des figures de proue de ce combat-là. Né en 1921 à Londres, de parents juifs russo-polonais, Harry Salem – son vrai nom – est Britannique de naissanc. Il devient Français lorsque sa famille s’installe dans la banlieue nord de Paris. Algérien, il le sera par choix, dès 1962. C’est en avril 1940 qu’il débarque à Alger, un peu par hasard, par envie de voyager, de voir autre chose, d’écrire. Par militantisme aussi. En ce temps-là, Henri Alleg est communiste et le colonialisme est dans sa ligne de mire. Il s’engage donc au PCA et en devient un membre très actif jusqu’à sa dissolution en 1955. L’Algérie lui plait, pas celle des colons qu’il abhorre, mais celle du peuple : ces « indigènes » qui, pour lui, sont avant tout des exploités. Des « damnés de la terre ». C’est cette Algérie-là qu’il l’épouse. Il n’en divorcera jamais. C’est à travers son engagement politique qu’il bascule vraiment dans le journalisme. L’organe du PCA à l’époque était Alger Républicain. C’était le journal de Camus et de Kateb Yacine. Il en devient le directeur en 1951.

C’est par Alger Républicain qu’il ira plus loin encore dans la lutte contre le colonialisme. Lorsque le journal est interdit, en 1955, soit un an après le déclenchement de l’insurrection, il bascule dans la clandestinité. C’est alors dans l’ombre qu’il suit, relate, enregistre les sinistres méthodes de l’armée française. 1957 est un tournant. Un tournant dans la guerre avec la bataille d’Alger, et la radicalisation des forces françaises dans la capitale sous la férule des paras, mais aussi un tournant pour lui lorsqu’il est arrêté, en juin, au domicile de son ami Maurice Audin, mathématicien et membre, comme lui, du PCA dissous. Au centre de triage d’El Biar, Audin est torturé à mort, mais Henri Alleg survit. Il est transféré à la prison de Barberousse et c’est là, entre quatre murs, qu’il se met à raconter les supplices que les paras lui ont fait subir : la baignoire, l’électricité, la gégène. Ce témoignage n’est pas venu tout seul, il a été assisté par un homme, son avocat : Léo Matarasso. C’est lui qui a convaincu Alleg d’écrire. Alors il raconte tout, en détails. L’écriture est sèche, précise, rigoureuse ; ce n’est pas un livre, c’est un procès-verbal. Chaque ligne est une lame tranchante. Chaque mot une pointe acérée contre l’armée, la colonisation, cette guerre que la France mène, au fond, contre ses propres fantômes. Les feuilles sortent de prison par l’entremise de son avocat. C’est sa femme Gilberte qui les tape à la machine et, lorsque le manuscrit est fin prêt, il est expédié aux Editions de Minuit. Le texte parait en février 1958. Il s’intitule La question. A Paris, dans le milieu journalistique, chez les intellectuels, il produit une déflagration. C’est un nouveau « J’accuse ». Mais quelques semaines plus tard, en mars, le livre est interdit. Les journaux se mobilisent, des écrivains aussi, dont Malraux, Sartre, Mauriac et Martin du Gard qui écrivent au président de la République, René Coty, pour demander la levée de la censure. En vain. C’est en Suisse que le livre paraît alors, avec une postface de Sartre.

C’est en prison qu’Henri Alleg prend conscience de l’impact de son livre. La révélation froide et rigoureuse qu’il a fait de la torture a provoqué un coup de tonnerre dans l’opinion. Après La question, plus rien ne sera vraiment comme avant. Plus personne ne pourra soutenir la guerre que mène la France en Algérie en disant : « je ne savais pas ». Ca ne favorise évidemment pas le sort d’Alleg. En 1960, il est condamné à 10 ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’Etat ».  Transféré en France à la prison de Rennes, il profite d’un séjour dans un hôpital pour s’évader. Il se réfugie à Prague et ce n’est qu’après la signature des accords d’Evian, en mars 1962, qu’il revient en France puis retourne en Algérie.

Lorsque l’indépendance est proclamée, Henri Alleg croit encore à la possibilité d’une Algérie multiculturelle et multiconfessionnelle. Il recrée Alger Républicain mais l’aventure tourne court. En 1965, après son coup d’Etat, Houari Boumediene interdit à nouveau le journal. Trop dissident. Pas assez aligné. Henri Alleg quitte à nouveau l’Algérie. Il attendra 40 ans pour y revenir et ce retour donnera lieu à un livre superbe : Mémoires algériennes, paru en 2005.

Jusqu’à son dernier souffle, le Juste Henri Alleg porta et incarna un rêve de réconciliation et, ainsi qu’il l’écrivait dans son ultime livre, à l’aune de son retour en Algérie, il s’efforça toute sa vie de poursuivre, où qu’il se trouvât, « la lutte séculaire des opprimés, des « damnés de la terre », pour que naisse enfin un autre monde, un monde de vraie liberté, de vraie fraternité ». En Algérie aussi.

lire ici, avec le documentaire de Jean-Pierre Lledo, « Un rêve algérien », sur le retour d’Alleg en Algérie en 2003.

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