Interview El Watan (5/04/2013)

Entretien réalisé par Nadia Agsous pour El Watan.

Karim Amellal. écrivain et universitaire

«On n’échappe pas à son passé !»

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le 05.04.14 | 10h00 Réagissez

«On n’échappe pas à son passé !»

| © D. R.
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Prof à Sciences-Po Paris, il trouve le temps d’écrire et de créer des sites…

-Vous êtes né à Paris, puis vous avez grandi en Algérie. Dans les années 80’, vous êtes reparti en France. Dans quelles circonstances votre migration s’est-elle effectuée ?

Mon père est Algérien. Ma mère est Française. Quand nous sommes rentrés en France, au début des troubles qui ont conduit à la décennie noire, nous avons atterri dans une cité de la banlieue nord de Paris. Il a fallu tout reconstruire, pour mes parents surtout car j’étais jeune, alors et je me suis adapté. Cette période transitoire était très étrange, car je venais d’un univers culturel, l’Algérie, qui n’avait rien à voir avec celui de ce que l’on nomme, en France, «la banlieue». Ce fut un apprentissage, mais aussi une source de réflexion et d’inspiration puisque deux de mes livres trouvent leurs racines dans cette expérience.

-Vous avez fréquenté l’une des institutions les plus prestigieuses de France : Sciences Po. Comment parvient-on à se maintenir dans un espace aussi «improbable» lorsqu’on vient d’une cité de banlieue ?

A l’origine, je n’étais pas issu d’une cité de banlieue et cela a été très important. Je possédais déjà certains codes. Je connaissais Sciences Po et je voulais aller dans cet établissement. Ce n’est hélas pas le cas de beaucoup de ceux qui vivent dans ce que vous appelez des «cités de banlieue» : ils ne possèdent ni les codes, ni l’information. Et puis Sciences Po s’est transformé en dix ans. Quand j’y étais étudiant, à la fin des années 90’, c’était alors une grande école très fermée, très élitiste, très endogame, et surtout très homogène sur le plan social et culturel. En dix années, Sciences Po a été complètement transformée sous la houlette de son ancien directeur, Richard Descoings.

Lorsque je suis revenu y travailler à la fin des années 2000, comme enseignant et en y dirigeant des programmes, c’était une autre institution que je découvrais : une université d’excellence mais ouverte sur le monde et à toutes les catégories sociales. Grâce à des partenariats avec des lycées situés dans des zones défavorisées, Sciences Po a élargi et diversifié sa base de recrutement, en particulier en direction des jeunes issus de milieux sociaux modestes et, par conséquent aussi, des jeunes issus de l’immigration. Mais ce que Sciences Po a démontré, c’est que n’importe quel jeune peut réussir, quel que soit son milieu social, familial, culturel. Et les jeunes issus de l’immigration, grâce à leur double culture, ont un potentiel considérable : ils doivent en être conscients et cultiver cet atout, mais on doit aussi faire en sorte qu’ils se sentent valorisés et non disqualifiés comme c’est encore trop souvent le cas en France.

-L’institution scolaire joue-t-elle un rôle de promotion sociale pour les enfants des classes populaires, et en particulier pour ceux issus de l’immigration ?

Malgré de nets progrès ces dernières années, il n’y a, par ailleurs, que très peu de modèles de réussite (ce que les Américains nomment des «role-models») fondés sur des parcours éducatifs. Or l’éducation, l’école, c’est la base de tout. Rien ne peut compter plus que ça. Il faut montrer à ces jeunes que c’est d’abord par les études qu’ils peuvent s’en sortir, faire des choses, réussir. Il ne faut pas dire que l’école a totalement échoué en France, car ce n’est pas le cas. Les études montrent, pour les jeunes issus de l’immigration, que la promotion sociale se fait d’abord grâce à l’école : chaque génération de Français issus de l’immigration accède à la fois plus et mieux à l’enseignement supérieur. Le problème, le vrai problème, ce sont les filières d’excellence, les «grandes écoles» notamment, qui sont encore trop fermées, hermétiques même aux jeunes d’origine modeste et issus de l’immigration.

-La complémentarité des rôles entre l’école et «la famille» est-elle importante pour que les enfants des familles immigrées puissent poursuivre des trajectoires scolaires longues ?

La famille joue bien sûr un rôle crucial dans la trajectoire éducative des enfants issus de l’immigration. On sait cependant que nombre de ces familles sont dépassées et ne remplissent pas toujours ce rôle. Cela n’est pas une caractéristique culturelle, mais avant tout sociale car ces familles appartiennent bien souvent à des catégories sociales modestes. Elles sont frappées par la crise, les inégalités, la précarité. Elles ne possèdent pas les informations nécessaires à la bonne orientation des enfants. C’est pour cela que, dans les banlieues notamment, les parents doivent être associés, intégrés davantage dans les processus éducatifs conduits par les établissements scolaires. Ils ne doivent pas être écartés, exclus, au motif qu’ils ne comprennent pas ou semblent se désintéresser de ces questions simplement parce qu’ils ont d’autres urgences à gérer.

-«Discriminations», «inégalités», «banlieues», «racisme» sont des thèmes récurrents dans vos écrits. Comment expliquez-vous l’intérêt accordé à ces problématiques ?

C’est le produit de mon itinéraire, de mes expériences. Je suis culturellement coupé en deux : mon père est Algérien, ma mère Française, je possède les nationalités de mes deux pays. J’ai vécu dans des lieux radicalement différents : en Algérie, à la campagne, en France dans une cité sensible. J’ai traversé tous les milieux sociaux et culturels, étant sans cesse à cheval sur plusieurs. J’ai connu le choc du départ d’un pays et celui de l’arrivée dans un autre, dans des conditions difficiles et j’ai toujours été fasciné par ces mouvements et leurs répercussions sur la manière dont l’identité se construit, dont l’individu gère, ou non, ces turbulences et affronte la perception de l’autre. La différence — sociale, culturelle — et l’étrangeté sont des sentiments que j’ai toujours éprouvés, aussi loin que je me souvienne. Tout ce que je fais et écrit aujourd’hui résulte de ce parcours. On n’échappe pas impunément à son passé !

-Vous êtes co-fondateur de «Chouf-Chouf», le premier portail participatif sur l’Algérie. Quelles sont les raisons qui ont présidé à la création de ce médium dédié à l’Algérie ?

Nous avons créé http://www.chouf-chouf.com il y a un an avec un ami journaliste. Notre ambition était de créer un lieu où tous ceux qui aiment l’Algérie, par-delà les frontières géographiques, mais aussi de langues, de cultures, de religions, pourraient se retrouver et se sentir bien. Nous voulions, et nous tenons à cette ligne, être œcuméniques, rassembler les Algériens et ceux qui s’intéressent à l’Algérie, par-delà les divisions, nombreuses, qui nous caractérisent.

-Quels sont les avantages de la vidéo en matière de communication ?

Nous voulions faire un media centré sur la vidéo car nous recherchions des complémentarités avec les autres médias existants. Nous ne voulions pas refaire ce qui avait déjà été fait, d’ailleurs très bien, ni être de nouveaux concurrents. Et puis, la vidéo nous paraît essentielle, surtout pour les jeunes, car elle leur est très accessible. En outre, nous voulons créer un média social, participatif, qui puise ses racines et sa vitalité dans celle de la société algérienne.

-Quel bilan global établissez-vous une année après le lancement de «Chouf-Chouf» ?

Un an après la création de «Chouf-Chouf», nous sommes heureux : le pari est réussi, l’audience est au rendez-vous.
Ceux qui nous visitent sont principalement situés en Algérie, à 80%, ce qui était notre objectif car nous voulions que les Algériens s’identifient à ce site. Nous sommes très heureux aussi car le côté participatif fonctionne très bien : chaque jour, nous recevons des dizaines de vidéos que les gens nous envoient.

Repère :

 

Né en 1978 à Paris, Karim Amellal est maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris où il a étudié. De 2007 à 2010, il y a dirigé le Master Affaires publiques ; Karim Amellal est l’auteur de l’essai Discriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités (2005, Ed. Flammarion) et du roman Cités à comparaître (2006, Ed. Stock). Membre fondateur du Collectif de jeunes écrivains et artistes «Qui fait la France ?», il est l’un des auteurs de Chroniques d’une société annoncée (2007, Stock). Il est également co-fondateur de la plateforme numérique de ressources vidéo à vocation encyclopédique, «SAM Network» (2010) et du média «Chouf-Chouf», qui se présente comme la «première plateforme vidéo participative sur l’Algérie et la diaspora algérienne» (2013).

 

Nadia Agsous
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