Interview sur l’impact d’Internet et des réseaux sociaux dans la campagne présidentielle en Algérie

INTERVIEW DE KARIM AMELLAL (Article depuis sa source ici)

Présidentielle en Algérie: «Internet démultiplie la contestation»

À trois jours de l’élection présidentielle algérienne, la mobilisation contre un quatrième mandat du président Abdelaziz Bouteflika continue. Sur les réseaux sociaux, vidéos, commentaires et images détournées inondent le web. Karim Amellal, co-fondateur du média participatif « Chouf-Chouf », lancé il y a un an pour rassembler les Algériens autour d’une même plateforme de partage de vidéos, explique à JOL Press cet engouement des jeunes pour les nouveaux médias, dans un pays où la situation politique « est plus sclérosée que jamais ». Entretien.

«Il suffit d’une phrase prononcée par un dirigeant politique dans un couloir pour qu’elle soit répercutée sur Internet, qu’elle fasse le buzz et qu’elle crée l’évènement». Photo: Tang Yan Song / Shutterstock.com

JOL Press : Pouvez-vous nous expliquer le fonctionnement et le but de Chouf-Chouf ?

Karim Amellal : C’est un média vidéo participatif, lancé il y a un an avec l’idée de rassembler tous les Algériens et tous ceux qui s’intéressent à l’Algérie autour d’une même communauté. Cela répond à une demande de participation et d’expression sociale très forte des Algériens – aussi bien ceux qui sont en Algérie que ceux de la diaspora.

«Chouf» signifie «regarder» en arabe

L’idée, c’était aussi de créer un rendez-vous virtuel pour que tout le monde puisse consulter des vidéos en lien avec l’Algérie, car cela manquait dans le pays. Il y avait en effet beaucoup de médias écrits, mais les vidéos étaient très dispersées.

Chouf-Chouf s’inscrit enfin dans une démarche très « œcuménique », puisqu’il s’agit de rassembler tout le monde par-delà les multiples « frontières » qui existent en Algérie, entre Kabyles et Arabes, pratiquants ou non, etc. L’idée, c’était donc de valoriser l’Algérie en rassemblant tout le monde.

JOL Press : Vous évoquez l’importance de la diaspora dans ce nouveau média participatif. Quel rôle joue-t-elle dans ce genre d’initiatives ?

Karim Amellal : Elle joue un rôle très important, notamment parce qu’il y a de plus en plus d’Algériens de l’étranger (de France ou du Canada par exemple) qui retournent en Algérie. Plus seulement pour les vacances d’été, mais pour travailler, lancer des projets ou créer des entreprises. Cela est assez nouveau depuis quelques années en Algérie, où la situation est quand même plus favorable que dans les années 90. D’autre part, les Algériens de la diaspora sont très attentifs à ce qui se passe en Algérie, surtout en ce moment, en pleine campagne présidentielle. Ils souhaitent participer, à leur manière, à cette campagne. Les initiatives comme Chouf-Chouf sont donc un bon moyen pour s’informer, contribuer, participer et s’exprimer.

JOL Press : Comment évaluez-vous l’usage que les jeunes Algériens font aujourd’hui des réseaux sociaux ?

Karim Amellal : L’usage qu’ils en font est considérable même s’il reste à relativiser, notamment à cause du taux d’équipement et de la connexion qui est souvent encore assez lente. Tout le territoire algérien n’est pas couvert par Internet et le débit peut être réduit pour les vidéos. Néanmoins, il y a eu des progrès fulgurants liés à la téléphonie mobile, notamment depuis l’arrivée de la 3G.

En Algérie, où 70% de la population a moins de 30 ans, ces espaces d’expression et de liberté offerts par Internet sont des bouteilles d’oxygène pour cette jeunesse effervescente, qui a envie de faire bouger les choses et qui ne peut pas toujours y arriver dans un pays assez largement sclérosé par le personnel politique et le conservatisme social et religieux. Pendant cette campagne présidentielle, les internautes algériens sont particulièrement actifs sur le web et sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, alors même qu’ils sont très peu engagés ou peu enclins à participer de façon traditionnelle, c’est-à-dire de façon physique, en allant manifester dans la rue ou en participant à des meetings.

JOL Press : Pensez-vous que les médias participatifs puissent réellement faire « avancer le débat » ?

Karim Amellal : Oui bien sûr, et Internet plus largement. Internet est une donnée incontournable pour tout le monde : pour les médias, pour la société civile, pour les responsables politiques et pour le pouvoir. C’est vrai qu’aujourd’hui les responsables politiques algériens – comme partout dans le monde – ne peuvent plus faire abstraction de cela. Il suffit d’une phrase prononcée par un dirigeant politique dans un couloir pour qu’elle soit répercutée sur Internet, qu’elle fasse le buzz et qu’elle crée l’évènement.

Une phrase prononcée par le Premier ministre Abdelmalek Sellal a par exemple provoqué une vague d’indignation sur Internet et de violentes manifestations à Béjaïa la semaine dernière. Relayée sur Internet, la vidéo a créé de l’engagement et de la participation physique. Le deuxième élément, c’est que c’est un instrument de contestation majeur qui tend à devenir plus important que les partis politiques traditionnels qui sont en grande partie inaudibles et n’ont pas d’écho dans la société.

JOL Press : Les autorités politiques algériennes ont-elles, selon vous, suffisamment pris la mesure de l’impact que peuvent avoir ces nouvelles formes de communication ?

Karim Amellal : Non, je ne pense vraiment pas. Ce n’est pas du tout un élément du débat qu’ils ont pris en compte. Mais ils vont devoir le faire d’une manière ou d’une autre, parce qu’ils se rendent bien compte maintenant, à la faveur de cette campagne électorale, que les réseaux sociaux et Internet jouent un rôle essentiel.

JOL Press : À trois jours des élections, dans quel état d’esprit se trouvent les Algériens ?

Karim Amellal : C’est un état d’esprit mitigé : les Algériens sont à la fois bien conscients de ce qui s’est passé dans les années 90, puis pendant le Printemps arabe, et aujourd’hui aux frontières de l’Algérie, au Sahel et en Tunisie. Ils sont très méfiants et n’ont pas tous envie d’un bouleversement majeur. Les Algériens bénéficient en effet d’une forme de statu quo et il y a, pour certains, beaucoup d’avantages à rester attentistes. Le deuxième élément important, c’est qu’on est dans une situation totalement ubuesque et consternante, avec un président qui a certes fait beaucoup de choses, mais qui est dans l’incapacité de mener d’autres réformes et qui a tout de même été invisible pendant toute cette campagne !

Mais on sait qu’il va être réélu à une majorité sans aucun doute écrasante. Il y a donc un ras-le-bol croissant par rapport à une situation politique plus figée et plus sclérosée que jamais. C’est ce qu’incarne malheureusement la candidature de Bouteflika à un quatrième mandat. C’est pour cela que toutes les critiques se focalisent non sur sa personnalité ni même sur son bilan, mais bien sur ce quatrième mandat.

Les Algériens disent « ça suffit ». C’est d’ailleurs le slogan du mouvement Barakat, né pendant cette campagne. Ce message s’exprime massivement sur les réseaux sociaux et dans tout ce que l’on peut observer sur le web. Il s’exprime aussi physiquement lors des meetings du candidat Bouteflika, même s’il ne s’est pas déplacé. Ces dernières semaines, beaucoup de meetings ont en effet été empêchés ou annulés, déstabilisés par des émeutes… Il y a eu une accélération de la contestation qui s’exprime de plus en plus ouvertement. Et c’est lié évidemment à ce qui se passe sur Internet qui sert de relai, amplifie, démultiplie et crée de la mobilisation.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Karim Amellal est co-fondateur du site participatif sur l’Algérie Chouf-Chouf et de Stand Alone Media (SAM), une plateforme qui promeut des contenus intellectuels et la diffusion du savoir à travers des vidéos. Maître de conférences à Sciences Po, il est aussi l’auteur de l’essai Discriminez-moi! Enquête sur nos inégalités, Flammarion, 2005, de Cités à comparaître, Stock, 2006 et l’un des co-auteur de Chroniques d’une société annoncée, Stock, 2007. Il est aussi l’un des membres fondateurs du collectif Qui Fait la France ? fondé en 2007 par plusieurs artistes pour permettre à des jeunes issus de quartiers défavorisés d’accéder à l’art et à la littérature.

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