Le roman national de Karim Amellal

Le roman national de Karim Amellal

(MISE À JOUR : 1 SEPTEMBRE 2016)

L’auteur de «Bleu Blanc Noir» dénonce une France qui n’en finie pas de se morceler. Il imagine une France gagnée démocratiquement, politiquement et idéologiquement par les idées du FN. Mais après? Après il y a une histoire de résistance qui ne se joue pas au cœur de Paris, mais aux marges, à la périphérie.

Karim Amellal symbolise a priori un modèle de réussite «républicaine». Né à Paris puis ayant grandi en Algérie, son parcours familial l’a mené en France où il a suivi un parcours d’excellence : hypokhâgne, Sciences Po Paris, ESCP, EHESS… Sauf que l’écrivain qu’il est devenu porte un regard pour le moins critique sur une société française de plus en plus hobbesienne qui a toujours autant de mal à conjuguer le singulier et le pluriel. Après «Cités à comparaître» (Stock, 2006), son dernier roman intitulé «Bleu Blanc Noir» (L’Aube) porte un regard ironique et sans concession sur une société ­­­­˗˗ démocratiquement ­­­­˗˗ conquise par les idées et les forces d’extrême droite…

Karim Amelall, le 28 avril 2016. Photo Own work Amandine388 DR

Le questionnement sur l’identité individuelle et collective est au cœur de votre roman. D’où cette première question quelque abrupte. «Franco-musulman» c’est un oxymore dans la France d’aujourd’hui ?

En pleine polémique – inepte et consternante – autour du «burkini», je ne peux pas vous répondre le contraire. Oui, il semble bien, et ce n’est du reste pas nouveau, que l’articulation entre la citoyenneté française et la confession religieuse, en particulier musulmane, soit très compliquée. Mais en réalité, le problème n’est pas tant de parvenir à articuler, sur le plan individuel, son appartenance à la nation française et ses croyances religieuses dans le respect de la loi, car des millions de Français de confession musulmane, de «franco-musulmans» comme vous dites, le font en permanence. Non, le problème réside dans la perception de cette articulation à l’échelle collective : les musulmans, et c’est une banalité que de le dire, sont devenus en France (ne l’ont-ils cependant pas toujours été ?) un objet de débats, de polémiques, de haine aussi, hélas, et de plus en plus souvent. Dans ce roman, j’ai voulu essayer de montrer cette contradiction entre ce que vivent l’écrasante majorité des Français musulmans au quotidien, qui se comportent exactement comme tous les autres citoyens, ont les mêmes aspirations, les mêmes contraintes, les mêmes rêves, sont pris dans les mêmes tourments économiques et sociaux, et la perception que l’on en a, forgée principalement par cette machine médiatique ravageuse, les chaînes d’info notamment, qui, plus que par le passé, produisent en continu, c’est le cas de le dire, des représentations, des raccourcis, des stéréotypes sur lesquels rebondissent les autres acteurs du débat public, les politiques en particulier, qui reprennent et utilisent cet «outillage» conceptuel fabriqué par les médias, ou plus exactement dans les médias. Le narrateur que je mets en scène dans «Bleu Blanc Noir» personnifie cette contradiction : certes, il est issu de l’immigration, de culture musulmane, par ses parents, mais il ne se pose pas ces questions : il a fait des études, a de l’ambition et vit normalement, à Paris. La pression de l’actualité et l’état des débats font que, peu à peu, son «identité» – l’identité à laquelle, au forceps, on l’assigne – s’impose à lui. Cette mécanique qui est à l’œuvre dans la société française aujourd’hui est très pernicieuse car, en parlant de cette prétendue «communauté musulmane», en la distinguant, en employant ces formules, du reste du corps social, on l’essentialise, on la sépare des autres, on la traite en paria. Les conséquences de cette situation sont catastrophiques…

Un conflit semble traverser votre roman : la perception de soi et la représentation que les autres ont de soi. Une problématique classique, mais qui connaît une histoire particulière s’agissant de la figure de l’Arabo-musulman (orientalisme). Vit-on un moment néo-orientaliste ?

De ce point de vue, le choc terroriste a constitué un nouveau tournant et, après une période d’accalmie, a relancé et amplifié l’ensemble des vieilles querelles au sujet de l’islam, de ses «valeurs» et de la compatibilité de celles-ci avec la République (la sempiternelle question de sa «solubilité» – le terme est d’ailleurs intéressant !), de son extrémisme ontologique, de son altérité radicale, etc. Le débat sur le burkini s’inscrit bien sûr dans ce contexte de résurgence de toutes les images d’Epinal sur l’islam, images qui ont été forgées du reste il y a bien longtemps et que l’on retrouve tant chez Voltaire que dans la «littérature» de Renan, le théoricien de la nation française, ou lors des grandes conquêtes coloniales. La construction du musulman comme «autre», nécessairement séparé de la collectivité nationale, n’est pas un phénomène récent en France et il resurgit chaque fois que notre pays est confronté à un choc qui accroît les peurs du corps social, suscite des interrogations, donc de la méfiance, donc la recherche d’un bouc émissaire. La rhétorique guerrière, en outre, participe de cette mécanique : en déclarant la guerre au terrorisme mais en précisant bien qu’il ne s’agit pas d’une guerre contre l’islam, on conforte la perception d’un lien entre les deux, entre le terrorisme et l’islam. C’est en effet clairement là une forme de «néo-orientalisme».

Vous soulignez la mise sous tension de l’Etat de droit en temps de «guerre contre le terrorisme». Les affaires dites du «Burkini» en sont-elles l’illustration ?

Il est normal et légitime que la lutte contre le terrorisme, un terrorisme qui nous menace tous, quelles que soient nos origines ou nos croyances, impose des restrictions, des mesures spécifiques requises par les circonstances. L’Etat doit assurer la sécurité de tous les citoyens. Mais dans le même temps, ce que l’on observe à l’aune des mesures prises, des controverses qui surgissent, de l’état de peur qui résulte de la menace terroriste, c’est une mise à distance d’une partie de la communauté nationale. On demande aux musulmans, à cette fameuse «communauté musulmane» qui n’existe pas vraiment, de s’excuser, de condamner le terrorisme, de se distancier de l’extrémisme, de «faire le ménage chez eux», en oubliant que ces mêmes musulmans de France sont victimes comme les autres, comme à Nice par exemple, de cette barbarie. Aux Etats Unis, le président Obama refuse d’employer dans une même phrase les mots «terrorisme» et «islam», précisément pour ne pas donner de mauvais exemples, susciter des amalgames. Le terrorisme qui se déchaîne en Europe n’a rien de «musulman», en dépit du fait que ceux qui commettent des actes terroristes s’en réclament. Il s’agit d’une bande de voyous fanatisés dont les premières victimes, dans le monde, rappelons-le, sont précisément des musulmans, en Syrie, en Irak, au Nigeria, comme ce fut le cas en Algérie dans les années 90. Lutter contre le terrorisme, c’est évidemment une nécessité. L’Etat doit le faire avec fermeté, mais aussi avec responsabilité, en ne divisant pas la collectivité nationale mais en la soudant, en la rassemblant autour d’un projet commun. Ce projet commun ne peut exister en jetant l’anathème sur une partie des Français qui seraient suspects par le simple fait qu’ils sont musulmans.

Vous pointez aussi cette difficulté à identifier l’ennemi de la guerre lancée contre le terrorisme. Comment le définiriez-vous ?

Je ne suis pas spécialiste de ces questions. Je suis suffisamment consterné par les pseudos experts en terrorisme international et «djihadisme» qui officient sur les plateaux de télévision pour ne pas m’ériger moi-même, qui n’y connaît rien, en terrorismologue. Ce que je constate, et cela depuis plus d’une décennie, c’est que les mêmes maux produisent toujours les mêmes effets. Prenez un gosse, issu de l’immigration ou non, mettez-le au fond d’une cité, au sein d’une famille pauvre, laissez-le grandir un peu, faites-le échouer à l’école, et regardez ce qu’il devient. Nous produisons de la radicalité, pas religieuse, mais sociale d’abord. Greffez là-dessus une idéologie sectaire promettant la rédemption et le salut éternel dans une autre vie et vous obtiendrez des individus qui s’engouffrent dans des trajectoires de haine. Mais cela, combattre les inégalités, abattre les ghettos, c’est autrement plus difficile et autrement moins rentable politiquement que de déclarer la guerre au terrorisme, in abstracto. Les terroristes qui viennent de chez nous ont presque tous peu ou prou suivi la même trajectoire menant de la délinquance au terrorisme. Est-ce un hasard ? Ces individus n’ont rien à voir avec l’islam – la plupart n’étaient pas pratiquants et n’ont jamais fréquenté une mosquée de leur vie. Ils sont le produit de nos échecs. Quoiqu’en dise Manuel Valls qui ferait bien de s’occuper davantage du chômage et des inégalités, puisqu’il se dit de gauche, il est nécessaire de comprendre comment on fabrique des terroristes pour mieux combattre le terrorisme. C’est ce que j’essayais d’illustrer dans mon premier roman, Cités à comparaître, paru en… 2006, ou bien dans un essaiDiscriminez-moi ! Enquête sur nos inégalitésDiscriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités, paru lui en 2005 dans le sillage des émeutes urbaines. Depuis, rien n’a beaucoup changé, sauf que les racines du mal se sont aggravées. Or c’est à cela que la gauche devrait s’attaquer d’abord : à redonner de l’espoir à cette jeunesse, des emplois, à combattre les inégalités, pas seulement dans les banlieues mais dans toute la société, à développer un projet de société inclusif. C’était la promesse de François Hollande en 2012 et c’est pour cela que les «quartiers» ont voté massivement pour lui. Cela n’arrivera plus.

Vous semblez lier les questions identitaire et sécuritaire, pour mieux souligner l’impasse à laquelle elles mènent. Leur relation est pourtant placée au cœur du nouvel ordre politico-social dont l’émergence ne date pas de la dernière vague d’attentats. Qu’en pensez-vous?

Parler d’identité et de sécurité, c’est facile quand on est un homme politique, a fortiori en situation de pouvoir. Les ministres de l’Intérieur sont populaires parce que, dans un gouvernement, ils sont les seuls en situation d’agir, de prendre des décisions immédiatement visibles par la population. Quand on est ministre de l’Economie, de l’Education ou de l’Emploi, c’est plus compliqué… Cela répond à la demande de sécurité du corps social, qui est bien entendu légitime. Mais ne faire que cela, ne parler que d’identité nationale et d’ordre, c’est contourner les autres problèmes, plus profonds, plus difficiles à résoudre : l’insécurité économique, la panne de croissance, le chômage endémique, la crise de l’école et du système éducatif dans son ensemble, la dette, etc. Bien sûr qu’il faut combattre le terrorisme, mais pas sur un seul versant, pas uniquement sur le plan sécuritaire. Je l’ai dit : les racines du mal sont plus profondes. Les moyens supplémentaires octroyés à la police et au service de renseignement, c’est bien, mais qui peut croire que cela dissuadera des jeunes déséquilibrés, déscolarisés, désorientés, désaffiliés de ne pas sombrer dans des trajectoires de violence ? Quant au débat sur l’identité, dans ces termes actuels il ne sert qu’à une chose : accroître les divisions au sein de la société française, créer de la distance entre un supposé «nous» et un supposé «eux», libre à chacun de mettre qui il veut dans ces catégories.

Votre roman est marqué par l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en France. En quoi s’agirait-il d’un événement politique, alors que la bataille culturelle semble avoir été remportée par ses idées?

Ce que j’essaye de décrire dans mon roman, c’est à la fois l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, mais également, et peut-être surtout, la banalisation des idées de l’extrême droite dans la société française. Ce qui est frappant – et cela m’a particulièrement frappé au moment du débat sur la déchéance de nationalité – c’est à quel point les idées de l’extrême droite s’étaient répandues dans l’ensemble des catégories sociales de la population, et notamment chez les élites. En réalité, et vous le dites bien, la bataille des idées a bien été remportée par le Front national. De la déchéance de nationalité à la préférence nationale, de l’islam à l’immigration, toutes les propositions du parti de Marine Le Pen sont reprises à l’unisson, depuis 10 ans, par tous les partis socialistes, du PS à la droite dite «républicaine». Que l’on parle d’envoyer l’armée dans les banlieues, de rétablir la peine de mort, voire d’expulser des populations «à risques», comme les Roms (pourquoi pas demain les musulmans) ne choque plus personne. Ces idées-là sont présentes dans le débat public depuis des années, installées dans les consciences : on n’y fait même plus attention. Le choc terroriste a été bien entendu un tournant : la dictature de l’émotion, entretenue, parfois provoquée, par des médias qui se nourrissent de ces polémiques, a créé un climat de tension dans l’opinion qui constitue le terreau idéal pour l’extrême droite et, disons plus généralement, le populisme. L’actuel Premier ministre en donne d’ailleurs presque quotidiennement une illustration. Dans mon roman, je prolonge les courbes de cette situation où les idées de l’extrême droite sont si profondément ancrées dans le tissu national et imagine ce qu’il pourrait se passer, concrètement, pour des populations telles que celui auxquelles appartient le narrateur : ces Français issus de l’immigration, d’origine populaire. Je crois que la victoire du Front national est tellement possible qu’on ne réfléchit pas vraiment aux conséquences d’un tel événement. Certains mêmes, y compris parmi les personnes issues de l’immigration, dont beaucoup sont écœurés par l’ensemble de la classe politique, se disent : et après tout pourquoi pas ? J’essaye ainsi de montrer à quoi une France gouvernée par le Front national pourrait ressembler.

Votre roman se termine sur une note optimiste. A-t-il un sens politique?

Face au pire, face à la catastrophe, les gens sont forcés de réagir, de faire un choix. Certains hésitent, tergiversent, d’autres entrent résolument en rébellion. Ils se révoltent. Et cette Résistance ne vient pas des élites, pas du centre de Paris. Les «justes», ceux qui refusent l’inacceptable et décident de se révolter, viennent de la France populaire, des quartiers difficiles, des marges de la société. Au fond, les résistants ne sont pas ceux qu’on attend. La victoire de l’extrême droite et l’application méthodique, rigoureuse, de son programme de «redressement national» provoquent aussi l’éclatement de la gauche et, consécutivement, la résurgence d’une «vraie» gauche qui, elle, veut refuser toutes les compromissions idéologiques, tandis que la gauche de gouvernement, celle qui est au pouvoir depuis 2012, est définitivement disqualifiée. Ce roman est en quelque sorte une parabole des années 30 et de la catastrophe à laquelle une crise terrible – intellectuelle, sociale, économique, morale – à certains égards semblables à la situation que nous vivons aujourd’hui pourrait conduire, mais il décrit aussi la façon dont le corps social pourrait réagir face à un tel choc. Alors, à la question de savoir si ce roman a un sens politique, je réponds résolument par l’affirmative. En même temps, je suis convaincu que toute littérature, tout roman, a un sens politique plus ou moins implicite. Ce n’est pas forcément la vocation de l’auteur que de lui en donner un, mais voilà, à la fin «Père et fils» de Tourgueniev, «Le Père Goriot» de Balzac ou encore «L’étranger» de Camus ont une dimension politique fondamentale, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il faille les réduire à cela. A son infime échelle, mon roman est un roman politique, d’abord parce que c’est un roman d’anticipation, ensuite parce que la politique est sa toile de fond, la matrice de l’histoire, enfin parce que mon intention, en tant que romancier, est d’inscrire ce livre dans un contexte politique et pas seulement littéraire. Après «Soumission» de Michel Houellebeck ou «2084», de Boualem Sensal, j’avais besoin d’écrire un contre-récit, un roman qui propose une autre vision du monde que celles dont nous sommes en permanence abreuvés, où l’islam et les immigrés sont les ennemis publics numéro 1. «Bleu Blanc Noir», à sa façon, fait des anti-héros de la réalité les héros de la fiction.

Karim Amellal, «Bleu, Blanc, Noir», L’Aube, 406 p., 23 €.

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