Renouveler les élites en ouvrant les filières d’excellence à la diversité sociale

Devenir médecin, normalien ou polytechnicien ne doit pas être réservé à une élite sociale, sauf à recréer une aristocratie dont la République nous a, en principe, débarrassés.

Depuis près de 10 ans, tout a été essayé ou presque pour favoriser l’égalité des chances à l’entrée des filières les plus sélectives de l’enseignement supérieur. Si des dispositifs ont pu produire certains effets et entraîner des dynamiques, le constat demeure accablant: nos « fabriques à élites », grandes écoles en tête, restent fermées à la diversité sociale. Outre que cette situation constitue une faille dans un modèle républicain qui promeut l’égalité, notre incapacité à produire des élites à l’image de la société française est source de défiance et nourrit les frustrations.

Un chiffre peut résumer la ségrégation sociale qui existe dans l’enseignement supérieur: 30 % des enfants de cadres sortent diplômés d’une grande école ou d’une université, contre seulement 7 % des enfants d’ouvriers. Dans les filières d’excellence, où la sélection est la règle, l’écart est encore plus alarmant. Selon l’Observatoire des Inégalités, les enfants de cadres supérieurs représentent la moitié des étudiants des classes préparatoires et grandes écoles, tandis que la proportion d’enfants d’ouvriers plafonne à… 6% . Les plus grandes écoles comme l’ENA, L’ENS ou Polytechnique restent des temples de la reproduction. Dans une étude datant de 2015, le chercheur Luc Roubain a par exemple établi qu’à l’ENA « la proportion d’élèves ayant un père exerçant une profession supérieure est en effet passée de 45% dans les décennies 50-60 à 70% entre 2005 et 2014 ». Dans cet implacable déterminisme, venir d’un milieu rural ou être « issu de l’immigration » sont des stigmates qui entravent davantage les chances d’accéder à une filière sélective. La meilleure chance de faire partie des élites, c’est encore d’en être issu!

Certes, l’enseignement supérieur hérite de problèmes qui naissent très en amont. Les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur viennent consacrer un long processus qui commence dès l’école primaire. C’est là en effet que le milieu social, familial, culturel commence à influer sur les trajectoires des élèves. L’école n’entretient pas seulement les inégalités, mais à chaque étape elle les amplifie, comme l’ont encore montré récemment le dernier rapport du Cnesco ou la dernière étude Pisa qui révèle aussi que la France est l’un des pays de l’OCDE où le milieu socio-économique le plus les performances des élèves (20% chez nous contre 13% en moyenne).

Depuis 2008, les « Cordées de la réussite » ont permis à 80 000 élèves de milieux sociaux modestes de bénéficier d’un accompagnement vers des établissements sélectifs. C’est bien, mais c’est très peu à l’échelle d’une promotion de bacheliers (1,5%). Certaines grandes écoles, à l’instar de l’Essec, ont elles aussi mis en place des programmes reposant sur le tutorat d’élèves issus de « quartiers défavorisés » et multiplié les procédures d’admission sur titre (AST). Cela produit des effets d’entraînement en luttant contre les mécanismes d’autocensure, puissants au sein de milieux modestes ou défavorisés, mais le nombre d’élèves concernés reste faible. A l’ENA, à HEC ou à l’Ecole normale supérieure, n’en parlons pas. Les dispositifs de classes-relais et les systèmes d’accompagnement sont jusque-là restés inopérants. Le dispositif « meilleurs bacheliers » adopté en 2013 permet, lui, aux 10 % de bacheliers de chaque lycée ayant obtenu les meilleures notes au bac d’accéder à des filières sélectives (BTS, DUT, prépas, écoles publiques post-bac), mais il est à ce stade cantonné aux choix effectués via le portail APB (Admission Post-Bac) et reste de ce fait fortement dépendant du milieu social des élèves, donc des mécanismes d’autocensure. En outre, il concerne tous les élèves, sans distinction de leur profil social – les boursiers par exemple. Du coup, ce ne sont pas uniquement des élèves issus d’un milieu défavorisés qui en ont le plus besoin qui se trouvent propulsés dans ces filières sélectives, mais aussi des élèves qui n’en ont pas forcément besoin.

L’accompagnement c’est bien, mais à l’évidence ça ne suffit pas. Les étudiants issus de milieux sociaux modestes buttent toujours à l’entrée des filières d’excellence. Ils arrivent au seuil, mais ne franchissent que très rarement la porte. Les classes préparatoires, voies royales d’accès aux grandes écoles de commerce, d’ingénieurs et aux écoles normales supérieures ont beau être parfois, dédoublées, comme à Henri IV à travers la CPES (classe préparatoire aux études supérieures) qui permet à des élèves « boursiers méritants » d’être préparés… à la prépa, laquelle prépare à son tour aux concours. Comment mieux dissuader des élèves issus de conditions modestes, dont le temps est précieux car coûteux, de s’engager dans une telle voie?

Les modalités d’admission dans les filières d’excellence –les concours et examen d’entrée– continuent de filtrer aussi, hélas, en fonction de critères qui n’ont rien à voir avec le niveau académique. Sans créer de nouvelles voies d’accès, sans assouplir et diversifier massivement le recrutement en tenant compte d’autres critères, en valorisant autrement l’originalité et l’excellence des parcours et des profils, la diversité sociale et l’égalité des chances ne progresseront pas. Or, non seulement on constate que, une fois rentrés dans l’un de ces établissements sélectifs, les étudiants issus de milieux sociaux modestes réussissent aussi bien que les autres, mais de surcroît est-il légitime d’écarter le groupe social pour lequel l’éducation doit, davantage que pour les élèves issus de milieux privilégiés, jouer son rôle d’intégration et de promotion sociale? Au pays de l’égalité, où les rentes et les privilèges sont légitimement honnis, cette réalité est saisissante. Et lorsqu’il s’agit d’écoles financées par les deniers publics, elle devient intolérable.

Comment casser cette ségrégation sociale? Pas seulement en accompagnant les élèves issus de milieux modestes à la porte, mais en leur ouvrant grand la porte. A ce jour une seule institution a modifié sa procédure d’admission pour prendre en compte la diversité sociale: Sciences Po, à travers les Conventions éducation prioritaires (CEP) mises en place par Richard Descoings en 2001. Quinze ans plus tard, Sciences Po reste le seul établissement sélectif à réserver des places à des étudiants issus de milieux défavorisés. Au total, plus de 1600 élèves ont bénéficié de ce dispositif et Sciences Po compte environ 30% de boursiers en première année. Certes, cette procédure ne garantit pas, du moins pas encore, l’admission des seuls boursiers et de nombreux effets d’aubaine demeurent, qu’il faudra vite corriger. En outre, rien ne garantit la réussite des élèves au-delà de l’admission en première année car de nombreux obstacles subsistent, par exemple lors de la recherche d’emploi ou lorsque l’école érige en interne de nouveaux murs, comme à l’entrée de l’Ecole de journalisme, mais elle multiplie les chances d’y parvenir.

Eu égard à l’hermétisme social dont font preuve les filières sélectives de l’enseignement supérieur, il est urgent d’agir. L’égalité des chances doit être une promesse républicaine. Cela ne signifie pas que tous les élèves, quelque soit leur niveau académique, doivent pouvoir accéder à des filières d’excellence, mais que celles-ci doivent renouveler en profondeur leurs procédures d’admission pour permettre à des élèves méritants et talentueux issus de tous les milieux socio-économiques d’avoir une chance d’y accéder. Devenir médecin, normalien ou polytechnicien ne doit pas être réservé à une élite sociale, sauf à recréer une aristocratie dont la République nous a, en principe, débarrassés.

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