Critique de « Dernières heures » par Denise Brahimi

Un grand merci à Denise Brahimi, maître de conférence à l’université Paris VII où elle enseigne la littérature comparée et notamment les littératures francophones, pour sa critique de « Dernières heures avant l’aurore » parue dans la Lettre culturelle franco-maghrébine de Coup de Soleil / Rhône-Alpes. 

 

« DERNIERES HEURES AVANT L’AURORE », roman par Karim Amellal, éditions de l’Aube, 2019

Apprécions pour commencer le très beau titre de ce roman, même s’il est difficile de dire à quel point l’aurore annoncée est proche (en cette fin d’année 2019), comme le souhaite l’auteur du livre pour ses compatriotes algériens. Cependant, cet espoir n’apparaît qu’à la dernière ligne du livre, et pour une nouvelle génération, à laquelle n’appartiennent pas les personnages du roman. Leur histoire a été évoquée au présent de la narration, c’est-à-dire au moment où ils sont devenus vieux mais aussi, par un retour au passé, à un ou des moments antérieurs, quand ils étaient jeunes, alors que le pays vivait encore la période coloniale et la guerre d’indépendance qui allait y mettre fin. C’est donc à un balayage de l’histoire algérienne récente que nous sommes conviés, et les différentes étapes en sont connues même si, paradoxalement, la dernière est celle sur laquelle nous sommes le moins bien renseignés.
Si nous remettons ces étapes successives dans leur ordre chronologique, nous remontons à la période de la guerre, vers 1957 semble-t-il, c’est-à-dire juste après la bataille d’Alger, qui est la ville où se passe l’action. Après quoi on assiste à la fois à l’immense espoir dont l’indépendance est porteuse et à sa retombée, jusqu’à ce qu’arrive la terrible décennie noire, qui entraîne le départ pour la France des deux principaux personnages, Mohamed et son ami Rachid, le second avec femme et enfants, tandis que le premier laisse derrière lui à Alger son amie Sonia ; de celle-ci on apprendra peu à peu la très douloureuse histoire, impliquant un quatrième personnage, Ali, qui fut son amour de jeunesse et qui a toujours gardé avec elle un rapport d’amitié. Cependant, dans l’intervalle, Sonia s’est éprise de Mohamed, et a tenté de vivre avec lui une relation qui est restée incertaine, car il s’agit d’un homme si gravement atteint dans son affectivité qu’il n’est sans doute plus ou n’a jamais été capable d’aimer.
Les incertitudes de ce couple qui n’arrive pas à en être un peuvent être vues comme le reflet d’autres incertitudes, collectives celles-là, vécues par un pays tout entier qui ne sait pas où il va et pour qui cette incertitude est quasi insupportable. Il s’agit de l’Algérie d’après la décennie, c’est-à-dire depuis une petite vingtaine d’années, très difficile à apprécier par les historiens comme par les autres, et c’est certainement l’apport le plus intéressant, le plus original, du livre de Karim Amellal que cette évocation de la période la plus contemporaine vécue par l’Algérie, jusqu’à cette sorte d’explosion qui commence le 22 février 2019, inaugurant le « Hirak »— mot arabe dont la traduction en français est mouvement.
Le roman de Karim Amellal s’arrête en fait juste avant l’entrée de l’Algérie dans le hirak et alors que le pays est encore en train de vivre ce qu’il désigne symboliquement comme les « dernières œuvres avant l’aurore ». On connaît la définition de l’aurore reprise à Giraudoux par Emmanuel Roblès qui en fait le titre de son roman de 1952 :
« – Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? »

La force de Karim Amellal est de concilier lui aussi les deux aspects opposés qu’on trouve dans cette citation, saccage et désastre d’un côté et de l’autre les premières lumières de l’aurore. En fait le moment présent évoqué dans son livre est encore entièrement dans les ténèbres, et ces « dernières heures », incontestablement sont fort sombres. Mais il n’y a pas chez lui de complaisance pour cette vision pessimiste, elle fait partie du déroulement dramatique de son livre et de sa logique : pour les vieux hommes que sont devenus Mohamed et Rachid, il n’y a rien à attendre d’un retour à Alger, au moment où tout le monde sait qu’une ultime étape s’achève et qu’elle n’a que trop duré. On peut le dire encore autrement, et très concrètement : Rachid meurt pendant ce séjour inutile, des effets ultimes d’un cancer qui traînait depuis longtemps. Mohamed ne peut plus appartenir à l’histoire parce qu’à cet égard il a lâché prise et s’abandonne à des fantasmagories, les hallucinations qui le harcèlent sont douloureuses et angoissantes mais en même temps elles lui permettent d’échapper à la réalité, autant dire qu’il n’y en a plus pour lui.
Seuls des êtres jeunes et dans la force de l’âge peuvent survivre à ce qui s’est installé en Algérie avec le début du 21e siècle et après la décennie noire. De celle-ci, certes, les formes les plus violentes ont disparu mais on ne peut dire qu’il y ait eu pour autant un redémarrage, encore moins un renouveau. C’est le temps des être amorphes, de ce qu’un roman africain a désigné comme une « saison d’anomie », absence de lois certes mais plus encore absence de direction et d’élan. On trouve comme définition de l’anomie « l’anarchie, le chaos où un Etat devenu fou peut entraîner une société ».
La dénonciation portée par Karim Amellal est beaucoup moins violente que celle du romancier africain Wole Soyinka, mais en fait, son livre ne traite pas des événements de la décennie, il se situe dans leur ombre portée et dans leur au-delà, et donc les effets désastreux dont il parle ne sont pas tout à fait du même ordre. En fait l’âge avancé des personnages principaux du livre symbolise assez bien le fait que le régime tout entier ne saurait désormais survivre bien longtemps et c’est aussi ce qu’il faut comprendre de ce livre, où cependant l’espoir d’un renouvellement pour le proche avenir n’est pas dit explicitement. Il est certain que les remontées d’un passé mortifère sont ce qui domine, notamment chez Mohamed, et le coupent de ce qu’on pourrait appeler les possibilités normales de survie.
S‘il y a un mot qui semble bien adapté à l’Algérie contemporaine et qui est explicité de façon remarquable par sa littérature, c’est bien le mot « trauma ». Puisse le hirak entraîner avec lui un cortège de nouveaux mots où il n’y aurait plus à utiliser celui-là.
Denise Brahimi

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