L’opposition et les perspectives de changement en Algérie

Interview dans le HuffPostMaghreb réalisé par Nadia Agsous le 11 juillet 2014.

Karim Amellal, politologue, maître de conférences à Sciences Po et co-fondateur de Chouf Chouf, nous éclaire sur la situation de l’opposition en Algérie.

Nadia Agsous: Quel est l’état des lieux de « l’opposition » politique en Algérie, ces dernières années?

Karim Amellal: Je suis assez sceptique quant à la substantialité, la représentativité et encore moins la crédibilité de ce que l’on nomme aujourd’hui « l’opposition » en Algérie. Celle-ci, derrière l’unité de façade que l’on observe actuellement, ressemble davantage à une juxtaposition hétéroclite, artificielle et circonstancielle d’intérêts souvent contradictoires, soudés actuellement par la seule hostilité au « pouvoir » qui se cristallise sur la personne du chef de l’État. Et si la conférence nationale qui s’est réunie le 10 juin a, pour la première fois depuis très longtemps, rassemblé toutes les composantes de cette « opposition » au pouvoir algérien, celles-ci sont, sur le fond, aux antipodes l’une de l’autre et profondément divisées, tant sur le projet de société -entre islamistes et démocrates par exemple- que sur la stratégie à conduire. Cette conférence, au-delà de son caractère symbolique fort, semble être un paravent qui masque en réalité l’absence d’une véritable opposition politique sérieuse en Algérie pour le moment offrant une alternative crédible au système dont, notons-le au passage, tous les représentants sont aujourd’hui de près ou de loin issus ou auquel ils ont participé. Encore une fois, la seule hostilité au régime ne fait pas une opposition. Et les Algériens ne sont pas dupes: Ils ne s’intéressent que très marginalement à cette agitation de partis et de figures politiques dont la légitimité à s’opposer au système est minée par le fait qu’ils participent, d’une manière ou d’une autre, au système depuis toujours, voire en sont directement issus.

Les algériens semblent plus préoccupés par la stabilité du pays que par le changement. À quoi peut-on attribuer cet état de fait?

Deux raisons principales expliquent cela: Un facteur interne et l’autre externe. D’abord, le souvenir de la guerre civile hante encore la mémoire collective. Les Algériens, surtout ceux qui ont connu cette période, pas si lointaine, ne veulent à aucun prix revivre cela. D’autre part, la situation chaotique qui a résulté de ce que l’on a, très hâtivement, appelé le « printemps arabe », chez nos voisins tunisiens et égyptiens, à laquelle s’ajoute le chaos qui règne au Sahel, aux frontières sud du pays, ainsi qu’en Libye, contribuent à accroître la méfiance à l’égard de tout changement brutal, de tout processus incontrôlé. Ce n’est donc pas une aversion structurelle au changement qui caractérise les Algériens aujourd’hui, mais la peur de revivre des événements traumatisants. J’ajoute à cela que le pouvoir, durant l’élection présidentielle, a joué et instrumentalisé cette peur en faisant du candidat Bouteflika le garant de la stabilité. Enfin, ne sous-estimons pas le fait que beaucoup d’Algériens, depuis plusieurs années, bénéficient du statu quo et de l’effort, indéniable bien qu’insuffisant et souvent anarchique, de redistribution à travers, par exemple, les programmes de logements ou l’Ansej.

N’y a t-il pas chez les Algériens une difficulté pour se réunir autour de causes collectives et nationales?

C’est assez légitime compte tenu de l’histoire de la construction nationale et de l’absence d’offre politique alternative. La cause nationale est accaparée, monopolisée par le courant nationaliste dont le fer de lance est le FLN, c’est-à-dire l’une des composantes majeures de ce que l’on appelle « le pouvoir ». En outre, l’absence ou la faiblesse d’opposition réelle à ce pouvoir, c’est-à-dire d’offre politique alternative, crée un vide qui profite au régime. Troisièmement, la société civile, qui est encore embryonnaire en Algérie, peine à se structurer, à se coaliser autour de causes communes. Il y a des mobilisations sporadiques, qui défendent le plus souvent des intérêts catégoriels, comme les mouvements de chômeurs ou bien celui des personnes de santé. Mais ces mobilisations sont ponctuelles et ne parviennent pas, là encore faute de partis d’opposition forts et structurés, à être catalysées et fédérées. Il en résulte des foyers épars de contestation, mais dont n’émerge aucun mouvement collectif. Enfin, il faut bien dire que l’action politique n’est pas, aujourd’hui, la préoccupation majeure des citoyens qui, et c’est bien légitime dans un pays en développement, cherchent à tirer profit de la situation, à élever leur niveau de vie, à se loger convenablement, à consommer. La faiblesse de l’action politique est moins liée à une absence de conscience politique qu’à la nécessité de satisfaire d’abord des besoins fondamentaux de la vie: Se loger, manger, se soigner, assurer sa sécurité.

L’absence d’une opposition organisée ne contribue-t-elle à maintenir voire à légitimer le pouvoir en place?

C’est certain! Ayant depuis longtemps fait sienne la maxime de Machiavel « Divide et impera » (divise et règne), le pouvoir, quand il ne les crée pas directement, organise les divisions de ses opposants pour asseoir et affermir son emprise. En outre, n’oublions pas que ce que l’on appelle « le pouvoir » algérien est une coalition de groupes, de clans, qui peuvent parfois entrer en conflit. Peut-être que l’affrontement que l’on a pu deviner durant l’élection présidentielle entre deux « morceaux » du pouvoir, le clan présidentiel et celui des services de renseignement, se prolonge à travers l’opposition. Or, on sait bien qu’en Algérie ce sont les services de renseignement qui ont la tâche de « gérer » l’opposition et qu’ils ont toujours excellé dans cet exercice. Ainsi, il n’est pas absurde de penser que l’unité de l’opposition que l’on observe aujourd’hui, à travers la conférence nationale notamment, arrange peut-être pas mal certains adversaires du clan présidentiel et que cette unité n’est peut-être pas aussi spontanée qu’elle y paraît.

Quelles sont les conditions pour créer une cohésion nationale et œuvrer collectivement pour la transformation de la situation politique et faire advenir une société basée sur la liberté d’expression, la justice, l’accès aux biens de première nécessité et une redistribution des richesses du pays?

Je ne crois pas, dans les circonstances actuelles, à un changement brutal, une nouvelle révolution que personne ne souhaite en Algérie. Le changement en douceur, ce que certains appellent, non sans ambiguïtés, la « transition », ne peut à mon avis se faire dans la période actuelle qu’avec le régime, ou une partie de celui-ci. On peut le déplorer, mais c’est ainsi. N’oublions pas qu’il y a, au sein même du régime, dans l’armée, des hommes de bonne volonté qui ont envie de changement, qui appartiennent à une autre génération et qui peuvent être les agents internes du changement. Mais cela ne peut être possible qu’avec une véritable opposition, solide, crédible, représentative. Je ne vois que le FFS qui soit aujourd’hui capable d’être, de l’extérieur du système, ce partenaire possible. Il possède la légitimité historique, la base électorale (même si celle-ci s’est beaucoup étiolée), l’infrastructure nécessaires. Enfin, la société civile peut et doit mieux s’organiser à travers des luttes transversales et collectives. J’observe qu’il y a dans la société algérienne des forces de progrès, issues de la société civile, réformatrices, qui émergent. La dernière campagne présidentielle a vu apparaître sur la scène publique des organisations et des figures qui, si elles manquent bien sûr de légitimité pour s’ériger en forces sérieuses d’opposition, sont des instances de réflexion, des forces de propositions. Je pense à « Jil Jadid », à « Nabni », à des think tanks d’entrepreneurs qui émergent dans la société algérienne. Enfin, soyons réalistes: Le régime tel qu’il existe ne peut pas durer ainsi, il est à bout de souffle sur tous les plans. Le chef de l’État est âgé et malade. Le jour viendra, je ne sais pas quand, où un changement d’envergure surviendra. Ce changement, inéluctable, il faut le préparer avec toutes les femmes et les hommes de bonne volonté qu’il y a en Algérie, en dehors du système, mais également en son sein.

 
 
 

 

Suivre Nadia Agsous sur Twitter: www.twitter.com/NadiaAgsous

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Bruno René-Bazin dit :

    Message d’hier 10 novembre pour Karim dont je n’ai pas l’adresse mail actuelle:
    Bonsoir Karim,
    C’est avec grand plaisir que je viens de te voir et t’entendre sur France 24 lors du débat sur les relations franco-algériennes. Je me souviens d’un certain 2 novembre lors de la parution de ton cri du cœur « Discriminez-moi ». Que de chemin parcouru depuis! Les années ont passé et je n’ai plus de nouvelles de tes parents; sont-ils toujours à Argenton sur Creuse? De mon côté j’ai franchi le 2 novembre dernier la barre (sérieuse) des 83 ans et suis en voie de fermer le Clara faute de nouveaux militants tant notre politique migratoire est incohérente et les problèmes rencontrés par ceux et celles que nous devrions accueillir de plus en plus difficiles à surmonter. Je n’ai pas de regrets car d’autres associations aux épaules plus larges continuent à être présentes sur le terrain; mais je pense à tous ceux qui comme Mahdi ont tant été disponibles; je leur dois beaucoup de reconnaissance et une affection que le temps n’efface pas.
    A l’occasion je serai très heureux de savoir ce que tu deviens, outre prof à Sciences Po.
    Très amicalement
    Bruno René-Bazin
    .

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